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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 08:16

 

07[1] 

 

Que deviennent les vieux bateaux de pêche… Légende des mers

 

 

Au fond des rias, des rades ou des abers, on trouve, couchées sur la grève, des carcasses de bateaux, le plus souvent en bois,  échoués là pour poursuivre une vie fantomatique et mystérieuse.  Ces vestiges  témoignent de façon émouvante des rudes efforts des marins qui ont servis à leur bord.

Les vieux marins se souviennent aussi que dans ces cimetières de bateaux, la mer vient reprendre à chaque marée haute les restes dégradés de ces bateaux chargés de leur histoire.

Un jour, l’un d’eux m’a conté une histoire qu’il tenait de son oncle, marin thonier à  Groix.  

En montant  faire la marée,  les marins ont embarqué, en pleine nuit, à bord de l’Avel Mor, pour rejoindre les bancs de pêche. L’Avel Mor, qui signifie « le vent de mer » en français, naviguait bon train au clair de lune sur une mer apaisée.  

Les pêcheurs  appréciaient cet éclairage qui rend leur route plus facile. Ils  étaient tous redevables à cet astre qui prenait soin d’eux dans l’obscurité alors que le soleil n’était présent que le jour et encore lorsqu’il ne se cachait pas derrière de gros nuages noirs.

Mathurin était le maître à bord et tout l’équipage,  qui se connaissait de longue date, lui faisait totalement confiance aussi bien pour sa navigation  assurée que pour sa capacité à  dénicher le poisson.  Un seul reproche aurait pu lui être fait dans ce coin de la côte du sud Bretagne, c’est qu’il n’était pas très assidu à la messe : si ce n’était pour rassurer les femmes, il ne participerait pas au pardon marin chaque année.  Mais,  personne ne se serait permis de lui en faire le reproche. 

On ne s’étonnait pas non plus de ces moments de solitude où, plongé dans ses réflexions,  se tenant à la proue du navire, il marmonnait des phrases incompréhensibles, un peu comme s’il s’adressait directement aux éléments.

  On ne lui connaissait pas non plus de penchant particulier pour la piquette  ou le rhum contrairement à certains de ces jeunes matelots.  En mer, c’est lui qui conservait la seule bouteille de gnôle qu’il versait  dans les quarts en fer blanc, après les gros coups de mer ou pour fêter une bonne marée.

Cette fois encore, il se plaça à l’avant du bateau comme pour communier avec la mer, solliciter sa clémence et sa générosité, mais  ce soir-là, face au reflet de lune qui rendait la surface brillante comme un miroir, c’est avec plus de véhémence encore qu’il s’adressait aux flots. Inquiet de découvrir le patron dans un tel état, le mousse alla prévenir un matelot,  son cousin, qui l’avait pris sous sa protection pour son embarquement.  Alors que les palabres s’éternisaient et que  le patron paraissait s’agiter de plus en plus, il lui dit de regagner son poste et de garder toute sa confiance dans son capitaine.

Il ne pouvait  rapporter à l’équipage la demande qui venait de lui être faite. Elle était assez inattendue et le rendait soucieux. Il n’en dit rien à personne et retrouva sa place à la barre ; il fallait sans perdre de temps, faire préparer la palangre avec les appâts faits de petites sardines, de crevettes ou de crabes.

Cette pêche ne fut pas très fructueuse, même si les conditions de mer étaient idéales. Sur la route du retour, l’inquiétude ne quittait plus le visage de Mathurin  aux traits déjà creusés par la fatigue.

Dès le retour à quai, contrairement à son habitude,  il quitta le bord sans s’assurer par lui-même du déchargement des cales. A peine pied à terre, il se dirigea vivement vers le bistrot, comme s’il avait un rendez-vous important.

Par respect et politesse il salua un à un tous les matelots déjà accoudés au bar pour se rincer le gosier du sel qui grattait leur gorge.  Un mot gentil pour chacun, puis il trouva une place au bout du zinc et commanda un verre de vin blanc.

A peine, le patron du bar l’avait-il servi, qu’il le prit par la manche pour l’attirer à lui afin de ne pas avoir à parler trop haut.  Tendant l’oreille, le tenancier prit aussitôt un air surpris et sur un ton réservé posa en retour quelques questions. La salle avait retrouvé son animation habituelle et plus personne ne s’occupait de cette conversation qui aurait pu paraître mystérieuse.

Il y avait toujours la table des joueurs de belote très animée  et une autre plus calme avec les  anciens,  adeptes des dominos, autour un ou deux incorrigibles bavards rabâchant sans cesse leurs souvenirs de mer déjà connus de tous. Ici on a l’habitude de dire d’eux qu’ils ont du vent dans leurs sacs, car leurs propos sont souvent sans intérêt.

Mathurin sortit pour rejoindre son équipage, promettant de repasser plus tard pour reprendre cette discussion qui semblait d’importance.

Ce secret, m’a été révélé par ce vieux marin, visiblement encore très touché par le récit que son oncle lui avait rapporté  il y a très longtemps.

Mathurin, en venant au bistrot, s’était souvenu que le patron conservait toujours des pièces de marine retrouvées sur le bord de l’eau. Toute une collection de vieux flotteurs,  œillets d’amarres usées,  de perches de marquage à casiers et de nombreuses pièces d’accastillage rouillées.  Une patte un peu folle lui avait interdit d’embarquer pour la pêche comme tous ses camarades d’école, il en gardait une grande nostalgie ainsi qu’une passion de ces choses de marine.

Mathurin avait parlé plus précisément d’un gros clou de charpente dont le patron était particulièrement fier.

La fée Morgane qui s’était adressée à lui dans le rayon de lune avait été très claire dans sa demande, il s’agissait sans erreur possible de ce gros clou rouillé qui manquait. Elle lui rappela une vieille légende qu’il avait entendu racontée par les anciens,  mais qu’il n’avait pas vraiment prise au sérieux.

Les épaves alanguies sur les grèves, submergées en partie par le jusant sont petit à petit récupérées par les flots. Au fond des mers, tous leurs éléments sont patiemment recueillis par le peuple des Morgans, créatures mystérieuses des profondeurs, chargés de reconstruire chaque embarcation dans son intégralité  avant d’être confié à un équipage fantomatique formé par les naufragés de l’année. Ce dernier voyage permettait de rassembler les âmes de ces pauvres bougres perdus en mer et à jamais arrachés à leur famille, pour trouver enfin un repos éternel.  Mais pour être assuré  de rejoindre  ce paradis bien mérité, il était indispensable de réunir, sans exception, tous les composants de ces vieux bateaux.

Ce clou de charpente marine manquait à l’appel, la fée morgane avait fait sa prière d’intercession auprès de Mathurin pour qu’il l’aide à terminer cette tâche importante. La rencontre avec ces êtres petits comme des lutins, beaux comme des anges, n’étant pas sans danger, le vieux marin en avait été bouleversé, et,  sans attendre de contrepartie, avait promis d’honorer la requête.

Le soir même, en arrivant dans le café, Mathurin s’aperçut que le patron lui avait bien préparé un joli paquet bien ficelé dans un papier journal. Il lui remit discrètement mais avec une certaine solennité dans le regard et une certaine émotion d’avoir malgré lui offensé le monde marin en ramassant innocemment ce vieux clou.

Lors de la marée suivante, dans un même halo de lune se reflétant à sur la surface de l’océan, Mathurin  avait rendez-vous important avec la bonne fée pour restituer  à l’océan cette petite pièce de métal rouillé.

L’équipage cette fois encore, n’avait pas compris son manège, mais il restait soucieux de l’humeur de leur capitaine depuis la sortie précédente.

Quelques instants plus tard, tous à bord constatèrent avec satisfaction qu’il avait retrouvé sa jovialité et son énergie. 

La marée ce jour-là fut abondante et les conditions de mer moins pénibles. Un large sourire sur le visage de Mathurin marquait la joie du devoir accompli vis-à-vis des anciens compagnons perdus en mer qui trouveraient ainsi un repos bien mérité. 

Je ne vois plus ces vieilles carcasses en décomposition de la même façon, mais je prends toujours beaucoup de plaisir à photographier leurs courbes élégantes.  Je regarde ces bateaux valeureux qui ont accompagné les hommes dans leurs efforts  et qui attendent patiemment une renaissance.  Grâce aux assauts des vagues et à la magie de la mer, ils mèneront encore, une dernière fois,  un équipage à bon port.   

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Published by libre necessite - dans Contes et légendes
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commentaires

flipperine 05/04/2011 19:25


les bretons sont des gens très croyants
bises


mllleM 01/04/2011 09:36


trés beau recit, j'était tenue jusqu'au bout , je vien de vous découvrir et une chose est sure je reviendrai !
au plaisir de vous relire
m


libre necessite 01/04/2011 10:20



Merci de votre passage, vous êtes le bienvenue. Amicalement Dan



Catheau 31/03/2011 23:08


Je poserai désormais un autre regard sur la carcasse familière du vieux thonier en face du port d'Etel.


libre necessite 31/03/2011 23:20



Habitant Ploemeur, je connais bien les cimetières de bateaux du Morbihan et parfaitement celui d'Etel.


Merci d'être passé me voir, revenez  à l'occasion. Amicalement Dan



Elo 31/03/2011 20:06


J'aime beaucoup ton texte et oui, tu m'as tenue jusqu'au bout!!! C'est superbe, je vais le partager sur mon facebook!!! bises


libre necessite 31/03/2011 20:37



Merci Elo, j'apprécie d'autant ton compliment que je connais ton blog. bises Dan



ABC 31/03/2011 18:05


Comment les regarder comme avant après une telle lecture ???


libre necessite 31/03/2011 18:22



Merci de partager cette émotion



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